___Je me promènais seul dans le parc de Hambourg, celui où je venais avec David quand nous étions encore en couche culotte. J'ai souri à ce souvenir. C'est étrange un parc désert. Il n'y a ni enfants qui jouent, crient, rient; ni mères inquiètes qui les surveillent du coin de l'oeil en discutant avec les autres mamans, une main sur la poussette et le blouson du gamin sur le bras. Il n'y a pas de jeunes squatteurs qui fument et font pétarader leur scooter. Il n'y a pas de couples en train de faire leur jogging ou de vieux promenant leur chien. Rien, c'est le désert. J'ai enlevé ma casquette pour profiter du vent frais qui se levait. Le seul bruit qu'il y avait était le bruissement de la brise dans les feuilles des arbres et le grincement des chaînes de la vieille balançoire. J'ai longé le mur d'enceinte, comme dans mon enfance. Je me suis arrêté pour contempler la balançoire rouillée et me remémorer les fantômes du passé. Je me suis rappelé le jour où David avait voulu sauter de la balançoire en marche et s'était royalement crashé dans le sable. Je m'étais moqué de lui et pour la première fois, il m'avait dit: " T:mo, t'es méchant" de sa voix pleurnicharde. J'ai ris tout seule en me rappelant sa bouille triste et ses yeux bordés de larmes.
___Soudain, un bruit de course m'a fait tourner la tête. Une furie s'est jetée sur moi, m'a gifflé violemment. J'ai reculé contre le mur. Une deuxième baffe a claqué sur ma joue. J'ai fermé les yeux de douleur quand ma tête a heurté le mur derrière moi. Je ne voyais rien mais j'ai bien senti le coup de poing qui s'est écrasé sur mon nez.
-AIE!
___J'ai attrapé mon agresseur par les avant-bras et d'une rotation, je l'ai plaqué au mur en le maintenant fermement. C'était une fille. Elle a secoué la tête pour dégager les longs cheveux châtains qui lui retombaient sur le visage. Elle a planté son regard dans le mien. J'ai été comme électrisé par ses yeux. Ils étaient d'un violet pur, unique, ils brillaient comme des joyaux, comme deux améthystes au milieu de son visage. Mais ils étaient voilés par la colère, une colère qui m'était apparement destinée. Je suis resté pétrifié par cette haine qui scintillait dans ses yeux irréels.
-Ca va pas? Qu'est ce qui te prend? ai-je demandé en détachant d'un effort surhumain mon regard du sien.
-Salaud! a-t-elle juste hurlé en me crachant au visage, avant de se dégager violemment de mon emprise et de partir en courant.
___Je suis resté planté là un moment, avant d'essuyer le truc baveux qui dégoulinait sur ma joue. Lorsque j'ai retiré ma main, mon pull était plein de sang. Ah merde. Je saignais du nez.
XXXXX
___Une semaine s'est écoulée. Les autres ne comprennent pas ce que j'ai. Je n'ai pas pris la peine de leur en parler, sauf à David puisque c'est mon meilleur ami. Il ne l'a jamais évoqué devant les autres.
___A chaque fois que je ferme les yeux, j'ai les siens qui apparaissent, pétillants de haine. Le souvenir de ces iris violets me hantent constamment, c'est une torture. Son visage m'habite. Je sens encore la douceur de sa peau sur mes paumes, là où je l'ai saisie. Je sens encore la brûlure de son regard. Je ne dors plus, je ne mange presque plus, je repasse autant que possible dans le parc. Mais je ne l'y vois jamais. Je ne sais pas ce que j'attends. Je veux juste la revoir. J'ai toujours son image à l'esprit, je désespère de la revoir un jour. Jan a arrêté ses blagues vaseuse devant ma tête. Je ne sors plus de ma chambre que pour aller marcher dans ce parc désespérement désert.
___Treize jours. Treize jours que je l'ai rencontrée. Treize jours que j'y pense. Treize jours que j'attends. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. Serais-je tombé amoureux d'une inconnue qui me hait?
___Ce soir encore, comme tant d'autres soirs, je suis sorti dans le parc. Aucune trace d'elle, comme d'habitude. Je me suis laissé tomber sur un banc. Le froid commence à tomber. Je me lève. Et là, devant moi, je la vois qui marche dans l'allée. Sans réfléchir, je pars la rattraper en courant. Elle m'entend, se retourne, me vois et s'enfuis. Je réussis à l'arrêter au niveau de la balançoire, là où on s'est vu pour la première fois. Je la prends par le bras, l'oblige à me regarder.
___C'est bien elle. Son visage est déformé par la haine mais ses yeux n'ont pas changé. Leur éclat est toujours le même, leur violet aussi.
-Lâche-moi! Crie-t-elle.
Non. Je ne peux pas la laisser s'échapper. Un sentiment incontrôlable est monté en moi. Une envie violente d'elle. Mes lèvres ont frôlé les siennes.
- Dégage! Tu me dégoûtes!
___Elle s'est libérée et est partie en courant. Non... pas encore... La bouche brûlante au souvenir de ce fugace contact, je me suis élancé à sa suite. Elle ne connaît pas le parc aussi bien que moi, sinon, elle n'aurait jamais pris à gauche. C'est le local à poubelles, il n'y a pas d'issue. C'est là que je l'ai rattrapée. Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu déçu. J'aurais préféré que ça se passe autrement, plutôt que de l'acculer dans un local à poubelles...
___Elle s'arrête et m'interdit d'approcher par son seul regard, ce regard qui me rend fou depuis treize jours.
- Pourquoi tu me suis? Crache-t-elle, tremblante de rage.
-...
-Pourquoi tu me suis! Hurle-t-elle d'une voix stridente.
- Je ne sais pas... Je ne veux pas te laisser t'échapper. Pas encore. Pas cette fois... Depuis l'autre jour je... enfin...j'arrête pas d'y penser... je...
-Menteur! Tais toi, tais toi, TAIS TOI! Ne me fais pas croire n'importe quoi!
- Mais qu'est ce que je t'ai fais? On se connaît même pas! J'ai entendu ma voix trembler.
- Tu me connais pas! Mais permets moi de te rappeler, T:mo Sonnenshein, que TOI, tu es connu!
-... Je vois toujours pas le rap...
- Laisse moi finir! Toi et ton groupe, vous êtes célèbres! Vous êtes les idoles de centaines de connes comme moi! Et moi, j'avais gagné des places back stage pour votre concert à Cologne. Ça faisait des mois que j'en rêvais. J'allais vous rencontrer, vous, les Nevada Tan! J'allais te rencontrer, toi, T:mo Sonnenshein! Et vous, vous avez annulé le concert! Vous avez annulé le concert! Vous avez brisé mon rêve!
Elle a éclaté en sanglots.
-J'allais TE rencontrer, T:mo...a-t-elle ajouté dans un souffle.
-C'est tout?
- Comment ça c'est tout? C'est tout ce que ça vous faits, c'est tout ce que ça te fait de briser le rêve de pleins de fans?
- Non! C'est pas ce que je voulais dire...
- C'est ce que tu as dis pourtant.
- En fait, on a annulé ce concert et le suivant parce que la mère de Juri a fait une attaque cardiaque.
Elle lève ses yeux humides vers moi. Elle ouvre la bouche, la referme. Elle se mord la lèvre.
-Je suis désolée... Excuse moi... Elle va bien au moins?
- C'est bon, t'excuse pas, c'est pas de ta faute. Mais oui, elle va bien, même si on ne sait pas d'où c'est venu...
___Et voilà qu'on en est à parler de la santé de la mère de Juri... « T:mo, t'es vraiment nul en drague sérieuse... Les poufs d'un soir, ça tu sais faire mais au-dessus... »
Elle m'a dévisagé. Devant son regard, je n'ai pas résisté. Elle a l'air si triste... Je l'embrasse de nouveau.
- Non...murmure-t-elle. Je ne veux pas...
- Quoi?
- Non! Je ne veux pas! Va-t'en!
- Tu me détestes à ce point?
-Non... Je ne veux pas que tu te serves de moi! Je ne veux pas que tu m'embrasses, me sautes et me jettes comme tous ces one-night que tu collectionnes!
Elle criait de plus en plus fort.
- Je t'aim... chuchote-t-elle alors, avant de se couper.
Je saisis son visage dans mes mains.
- Répète?
- Non...
- Répète!
Elle baisse les yeux, se mord la lèvre inférieure.
- Je...t'aime, lâche-t-elle finalement dans un souffle.
- Comment tu t'appelles?
Ma question la prend totalement au dépourvu.
- Améthyste, répond-t-elle enfin. Je sais c'est moche, mais c'est mes parents, à cause de mes yeux qui...
- Améthyste...Je t'aime depuis la première fois où j'ai croisé ton regard.
« Bah tu vois quand tu veux...
« Oh toi, ta gueule! »
- Non! C'est pas vrai! Ça ne peut pas être vrai! Je ne veux pas être une one night stand! Je ne veux pas! Pleure-t-elle à nouveau.
« Bah non finalement...
« Ta gueule j'ai dis. »
- Amy...Laisse moi une chance! Une seule chance de te prouver que tu te trompes et que je ne te mens pas... Une seule chance! L'ai-je supplié.
___Son regard d'améthyste se plante dans le mien. J'ai l'impression qu'elle me jauge. Finalement, c'est elle qui me prend par surprise. Elle pose ses lèvres brûlantes sur les miennes. Ma langue demande l'accès à sa bouche. Elle trouve la sienne. Elles ont dansé un slow magnifique...
Notre baiser a pris fin. Je la serre contre moi, comme pour m'assurer que je ne rêve pas. Elle pose sa tête sur mon épaule et me glisse à l'oreille:
- Une chance, Monsieur Sonnenshein, une seule chance...